dimanche 18 février 2018

Nouvelle 20 - Quelques heures de civilisation


Le problème est simple : tu veux monter dans le train, mais t’as pas de billet. Départ dans trois minutes. Les contrôleurs se campent devant chaque voiture. Tu t’approches, aimable, conciliante, avec, sur les lèvres, un sourire calculé. « Bonjour. » Le gars te considère d’un œil complètement morne, sans répondre ni sourire. Tu respires. Tu prends ta voix la plus contrite et agréable. « Excusez-moi. Désolée de vous déranger. » La politesse. C’est terrible mais t’y peux rien. L’autre continue d’ignorer ta présence. Tu te lances quand même. Tu racontes les dernières heures passées. Comme quoi t’as un billet pour rentrer à Toulouse demain. T’étais censée dormir chez un copain, le genre instable pour peu que ça veuille dire quelque chose. Manque de chance, le copain en question il a piqué une crise et il t’a foutue dehors. Dommage. (Le contrôleur te dévisage d’un regard de poisson crevé, l’air de dire « elle a pas fini de me gonfler celle-là ? ». Bah non, désolée monsieur, j’ai pas fini).
Bon, donc le copain il t’a jetée dehors. Physiquement. Et t’as nulle part où dormir ici, c’est-à-dire au Mans ; t’es à la rue, et globalement plutôt dégoûtée. À cette heure il n’y a plus de train pour Toulouse. Un hématome s’élargit, gonfle et empire sur ta pommette. La moitié gauche de ton visage mesure le double de ta tête entière. Heureusement t’as des potes pas trop loin, à Nantes, qui pourront t’héberger et te consoler. (Précisément la destination de ce train : ça tombe bien !) À ce moment de l’histoire tu fais une pause. Sourire engageant. Le contrôleur s’en bat les reins, quelque chose de violent. Il lâche trois petits bâillements rapprochés. Tes neurones commencent à chauffer, tu te dis que, si t’avais un objet contondant, tu laisserais tomber la diplomatie-supplication pour en revenir au bon vieux coup dans les gencives. Mais tu respires à fond en essayant de te calmer. Après tout il doit avoir ses propres problèmes, le contrôleur, et peut-être que les tiens font pâle figure à côté. Mais il pourrait au moins faire l’effort de mimer un quelconque intérêt pour ta petite personne à la pommette enflée.
Passons. Tu en viens au nœud du problème. Départ dans une minute. « Donc j’ai un billet pour faire Le Mans-Toulouse (tu exhibes le billet en question), mais demain. C’est un trajet beaucoup plus cher que Le Mans-Nantes. Est-ce que je peux monter dans le train, histoire de pas dormir dehors, et en échange vous prenez le ticket ? » Pleine d’espoir vis-à-vis de l’humanité, tu guettes la réponse. Le contrôleur bâille : « C’est pas du tout le même trajet ». Départ dans trente secondes. T’as envie de répondre sans blague connard. À la place tu mobilises toutes tes forces pour continuer à sourire, et dans ton état, le sourire, ça fait mal (toi au moins t’aurais une bonne excuse). Tu te permets obligeamment d’insister. « Je sais. Mais mon billet coûte beaucoup plus cher que ce trajet-ci, et j’ai pas d’endroit où dormir, et franchement, il fait froid. » Coup de sifflet. « Ça va pas être possible », répond le type. T’as envie de hurler. De lui foutre les doigts dans la bouche pour l’obliger au moins à sourire, et mieux, lui arracher les lèvres. Tu dis : « D’accord, merci », avant de te détourner. Tu te ravises : ça va pas de rester aussi polie avec un enfoiré pareil ? Tu te retournes, les portes sont encore ouvertes, tu dis « merci pour votre compréhension ! » d’une voix coléreuse, mais tu t’aperçois qu’il te tourne déjà le dos, le contrôleur, il discute avec ses collègues, il te calcule plus. Est-ce qu’il t’a jamais calculée ?
Qu’à cela ne tienne. Le dernier train pour Nantes part dans vingt minutes. Tu respires. Tu ravales ton venin. Tu attends. Ton souffle fait de la vapeur. On est début octobre et le froid s’infiltre partout. T’as bien essayé d’aller changer ton billet au guichet, tout à l’heure. Mais ça coûtait plus de trente euros et t’as pas un kopeck en poche.
Douze flics débarquent sur le quai, bombe lacrymo à la main, suivis d’une milice à la solde de la SNCF. Ça nous fait une vingtaine d’uniformes. Vous reprendrez bien un peu de sécurité ? Tu les surveilles du coin de l’œil, pas tranquille. Y a rien à faire ; t’as beau te savoir innocente, après quelques gardes à vue, quelques insultes, quelques claques et menaces de mort en complément, les flics, tu te méfies.
Tu fumes clope sur clope pour faire passer la haine (mais elle passe pas. T’as beau y faire. Elle passe plus). Le dernier train se pointe. Les flics se mettent en mouvement. Tu les suis des yeux. S’ils montent ça va vraiment être la merde. Ils s’adressent à un passager : « Ils sont descendus ? 
– Ouais je crois... j’sais pas. »
Ils fouillent le quai sans monter dans le train. Les contrôleurs ne sont pas aux portes. Soulagée, tu t’engouffres dans le wagon-restaurant. Le train ne démarre pas. Tu surprends une discussion entre un voyageur et la vendeuse du wagon-restaurant. « Pourquoi y a la police ? 
– Deux passagers en fraude, ils ont pas donné leur nom pour l’amende. » 
Nerveuse, tu ris toute seule. Les gens te matent comme si t’étais folle. Vingt flics mobilisés pour deux fraudeurs. C’est mal barré. Le train accuse vingt minutes de retard, bloqué pour cause de descente de police. Tu observes le quai mais tu sais pas s’ils les ont trouvés ou pas. Tu pries que non.
Le train démarre enfin. Les contrôleurs effectuent un premier passage. Y en a un qu’a une tête sympa. Alors tu te dis : pourquoi pas ? Deux connards de suite ça fait mince en probabilités. Bon, tu te dis aussi que, dès qu’il y a de l’uniforme en jeu, la probabilité de mesquinerie grimpe à 90 %. Mais tu essaies quand même. Parce que t’es conne. Parce que t’as envie d’y croire. Parce que tu veux pas rester comme ça, toute pleine de rage tremblante, à cracher dans ta tête, et t’attends qu’une chose, c’est qu’on te détrompe. Malgré les coups que t’as pris. Malgré l’élancement sur ta joue.
Tu te jettes à leur poursuite. Tu en recroises un (celui qu’a une bonne tête) en première classe. Chance : il n’est pas en train de contrôler. Tu lui souris. Deuxième topo, échec et mat. Le type s’en branle à un point pas possible. Il dit : « C’est pas le même trajet » (SANS. BLAGUE.) Même pas il te demande si ça va, même pas il montre un signe quelconque de sollicitude.
« Je vais vous faire un ticket. C’est soixante-sept euros.
Monsieur, vous avez pas écouté. J’ai pas d’argent. 
Alors je vais vous faire une amende. Vous avez une pièce d’identité ? »
Tu le regardes, effarée. Il sourit, lui. Il s’en fout. C’est pas sa pommette. Pas son ami. Pas sa vie.
Tu donnes ta carte d’identité. C’est là qu’elle arrive dans ta tête, l’explosion. T’aimerais tellement avoir une bombe dans ton sac trop lourd, et en plus t’as mal à la joue. En regagnant le wagon-restaurant tu te mets à haïr tous les passagers. Parce qu’ils sont en règle. Parce qu’ils ont un endroit où dormir. Parce qu’ils s’en foutent. Et surtout, surtout, parce que, quand ils sourient au contrôleur, c’est sincère. Pas besoin de calculer.
Les minutes qui suivent, tu fulmines, tu serres les poings, t’as envie de défoncer quelque chose ou quelqu’un. Tout le trajet tu pries qu’une bombe explose. Mais ça marche pas. Les terroristes ils sont jamais là quand t’as besoin d’eux. Eux aussi, ils s’en foutent.
T’as de l’acidité qui suinte de tous tes pores. Avec ton gros pansement, ton gros sac à dos et ton envie de buter le monde entier, tu passes pas inaperçue. En plus tes mains tremblent. Tu croises ton regard dans la vitre : tes cheveux partent en couille, t’es en sueur. Les gens t’observent, de biais, en croyant que tu les vois pas.
T’as pas l’air net, c’est clair. Les passagers se disent : « timbrée ». Bah peut-être. Ce serait même salutaire, en fait, vu le nombre de violences, sous multiples formes, que tu reçois, sans qu’elles te soient forcément destinées, en juste une demi-journée de civilisation. Ne pas péter les plombs, elle est là, la folie, si elle existe. Les gens, t’aimerais bien qu’ils soient morts.
Une fille monte à l’arrêt suivant. Jean, manteau, baskets élégantes, noir et or, Adidas. Elle traverse le wagon-restaurant pour aller vers la seconde classe. Nerveuse, furtive. Les fraudeurs se reconnaissent entre eux : tu lui adresses un sourire qu’elle peut pas voir.
Tu la recroises, dix minutes plus tard, en cherchant des toilettes sans file d’attente, assise sur la banquette entre deux wagons. Sans bagage, les mains crispées derrière ses genoux. Elle a gardé son manteau. Avec toujours cette tête de proie qui se cache. Un renflement bizarre sous le manteau. Enceinte. Ou autre chose. Avec les temps qui courent. Autre chose.
Tu tires la chasse et tu te dis que tu te fais des films, que BFM-TV a pénétré dans ta tête malgré toutes tes précautions. Quand tu repasses dans l’autre sens, elle n’est plus là.
Arrêt suivant. C’est pas ta gare. Mais tu sors. Tu finiras en stop, même s’il fait déjà nuit. Nantes n’est qu’à une heure de voiture. Une intuition. Les fraudeurs se reconnaissent mutuellement. Mais aussi ceux qui ont envie que tout disparaisse autour d’eux.
Tu entends l’explosion, t’es déjà à l’autre bout du quai.


Tu te retournes pas.

jeudi 15 février 2018

Un auteur sur la terrasse : Jean-Luc Bizien

1 – Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, racontez-nous ?
J’ai présenté mon premier manuscrit à un éditeur au salon de la Porte de Versailles en 1988 – le salon du Jeu.
J’avais en tête un projet de jeu de rôles, mais ne pouvais produire que quelques feuillets à peine. J’ai donc tout misé sur la présentation in situ – en parlant essentiellement des principes du jeu, de son univers et en proposant des parties de tests. L’ambiance particulière de ce jeu a remporté un certain succès, elle a séduit Paul Chion, éditeur alors et je suis retourné chez moi pour écrire de nombreux autres feuillets (je travaillais à la main, à cette époque) pour obtenir Hurlements, mon premier jeu de rôle, en 1989.
Voilà pour la première publication.

Pour mon premier roman, c’est différent – mais tout aussi folklorique. J’étais (je suis toujours) grand fan de Serge Brussolo et je rêvais d’adapter son univers en JdR. Je suis donc allé le rencontrer lors d’une séance de dédicaces au salon de la Porte de Versailles – du livre, cette fois.
Il faut croire que pour moi, tout s’est passé Porte de Versailles. J’ai vu Serge Brussolo et je lui ai parlé JdR. Mauvaise pioche : Brussolo détestait le JdR, il se méfiait instinctivement des joueurs un peu trop exaltés qu’il avait croisés jusqu’alors. Je lui ai offert un exemplaire de Hurlements et suis reparti.
Nous nous sommes revus l’année suivante, toujours au salon du livre de la Porte de Versailles.
Le jeu l’avait laissé froid, mais il avait vu quelques pages qui lui laissaient entendre que j’étais capable d’écrire un roman. Il m’y a donc encouragé. Il dirigeait Présence du Futur, la mythique collection de romans chez Denoël. J’étais à la fois tétanisé par l’enjeu et totalement inconscient de la formidable opportunité que Brussolo m’offrait.
J’ai écrit WonderlandZ en quelques jours, en travaillant non stop. Il l’a fait lire à Cathy Ytak (devenue depuis auteure, elle aussi), qui l’a adoré. Serge m’a demandé de retravailler une partie du livre et m’a fait un contrat. Hélas, il a quitté Denoël peu après et… le livre n’est pas sorti – du moins pas chez Denoël, puisque le remplaçant de Brussolo détestait Serge et tout ce qui s’y rapportait.
J’ai suivi Brussolo au Masque, où j’ai publié plusieurs romans sous sa direction, puis j’ai récupéré les droits de WonderlandZ qui a décroché le Prix Fantastic’Art de Gerardmer en 2002.
Mon premier manuscrit a donc paru en quatrième ou cinquième position.
J’ai très vite appris, suite à cette expérience, que l’Édition n’était qu’un vaste cirque un peu grotesque et qu’il fallait accepter les choses avec une certaine distance, à défaut de légèreté.
2 – Écrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?
J’essaye de délivrer des textes qui me ressemblent, des romans que j’ai envie de lire.
J’aborde, sous couvert de thrillers et/ou de romans de genre, des sujets qui me sont chers.
Des réflexions sur des thèmes souvent désuets – amitié, loyauté, amour, passion, altruisme – enrobés dans des histoires qui semblent à l’opposé de ces thèmes.
L’Humain est le seul sujet qui vaille vraiment la peine d’être abordé, je crois.

3 – Écrire… Avec ou sans péridurale ?
Mon Dieu, sans ! J’ai trop d’admiration pour les parturientes et leurs souffrances pour ne pas oser comparer les quelques difficultés liées à l’écriture au fait de donner la vie !
Il n’y a pas de souffrance dans l’écriture, il n’y a que des doutes et du travail.
Ils sont trop nombreux, ceux qui rêvent de publier un jour ou se croient obligés d’en passer par l’autoédition pour assouvir leur soif d’exister. J’ai la chance inouïe de vivre de ma plume depuis presque 20 ans avec, certaines années, d’énormes difficultés et depuis trois ans l’aide providentielle de la librairie Le Verbe du Soleil de Porto-vecchio.
Je serai donc malvenu de me plaindre.
En résumé : j’aime raconter des histoires et on me paye pour ça.
La vie est belle.
Je me penche toujours sur mon clavier avec une véritable jubilation, curieux de savoir ce que mes personnages vont inventer…

4 – Écrire… Des rituels, des petites manies ?
J’écris partout – dans l’avion, dans le train, au café, en vacances, en voyage… et dans mon bureau, aussi.
Quand je peux accéder à mon bureau (qui croule sous les livres pas encore rangé, les notes et de vieux scénarios de JdR que je veux retravailler), le rituel est immuable : café/douche (dans le désordre, selon l’humeur) puis choix des CDs qui vont m’accompagner.
J’écris en musique, j’ai besoin de vibration, d’énergie.
Ensuite, enfermement dans ma bulle et c’est parti !
Selon les jours, les séances de travail peuvent être très courtes (deux ou trois heures) ou plus intenses (dix, douze heures d’affilée).

5 – Écrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est ce qui vous plait dans chacune d’elles ?
La nouvelle ne m’est pas naturelle. Je suis fasciné par ce format court, si court !
La nouvelle, pour moi, c’est aussi étrange qu’un texte de chanson. Cette nécessité de l’essentiel, du vital, cette interdiction de la fioriture et de tout ce qui ne sert pas immédiatement le récit me perturbent.
Je crois être un conteur besogneux, qui a besoin de se chauffer, de mettre en place un décor, des personnages…
La nouvelle, c’est tout le contraire.
J’ai accepté de participer à ce trophée par amitié pour son créateur Eric Maravélias et son parrain Ian Manook. Certes, on ne dit jamais « non » à ces deux-là, mais la vérité…
C’est que je ne suis pas certain d’y arriver.
Je croise donc les doigts !

6 – Votre premier lecteur ?
Votre serviteur, quelques jours après avoir achevé la besogne.
J’écris vite, très vite puis je laisse reposer.
Ensuite, je redécouvre ce texte avec la sensation de lire l’œuvre d’un étranger.
Cette lecture est très critique : je peux tout jeter, ou au contraire décider de peaufiner.

7 – Lire… Peut-on écrire sans lire ?
Certains le prétendent.
Ne les croyez surtout pas !
Lire est un besoin. C’est un carburant, une source inépuisable d’envie.
Lire est essentiel. C’est un puits au fond duquel nous pouvons découvrir nos rêves, nos aspirations et la raison de nos existences.
Lire, c’est surtout apprendre à écrire.
Et apprendre à vivre, en ayant cette opportunité inouïe de connaître plusieurs existences, plutôt que de n’en avoir qu’une.

8 – Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?
Mes amis, mes amours… mais encore ?
Essentiellement d’autres écrivains, qui me (re)donnent envie de travailler.
Serge Brussolo, le maître incontesté, celui à qui je dois tout. L’homme qui m’a montré que c’était possible, m’a offert la possibilité d’écrire et m’a accordé de son temps pour m’apprendre les bases de ce métier.
Et puis d’autres, bien sûr, beaucoup d’autres.
Dans des styles divers et variés, de Philippe Djian à Dennis Lehane, en passant par quelques camarades de la LdI – Ian Manook, Bernard Minier, David Khara, Maxime Chattam… – ou d’autres comme Romuald Giulivo, Erik L’Homme, Pascal Dessaint, Franck Bouysse…
Ils sont trop nombreux pour tous les citer, mais je les lis avec passion et leurs livres m’apportent tous quelque chose.
Enfin, les deux auteurs que j’ai éprouvé le besoin de relire à diverses étapes de ma vie : Alain-Fournier et Lewis Carroll.

9 – Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?
Ça m’est arrivé, à deux reprises, suites à des cataclysmes personnels qui m’ont laissé sans envie particulière.
Chaque fois, la nécessité d’écrire s’est manifestée sans prévenir. J’ai écrit avec frénésie chaque fois, et livré mes textes les plus personnels, les plus aboutis (« Vienne la nuit, sonne l’heure » dans le premier cas, « Le Berceau des ténèbres » puis « Crotales » dans le second).
Je n’ai donc pas d’angoisse à ce sujet.
Si cela devait être définitif, en revanche…
Je ne sais pas ce que je ferais, parce qu’en vieillissant, je dois bien admettre qu’écrire est la seule chose que je sache faire convenablement.
Sans doute ferais-je n’importe quel métier, pour rester en vie.
Sans être bien certain d’y arriver longtemps.

10 – Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym'us ?
Pour voir, pour le fun, pour le défi… et pour les raisons abordées plus haut.
Je me moque complètement de l’aspect « compétition ».
Je prends cela comme l’opportunité d’essayer autre chose et de pouvoir confronter le résultat avec d’autres démarches, similaires ou non.

11 – Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?
Sans entrer dans les détails (ni revenir sur cette distinction stérile qui a fait s’opposer deux grandes familles du roman policier pendant des années) on mettra donc sous la même bannière de « polar » les romans noirs et les thrillers. Le polar rencontre effectivement depuis quelques années un véritable succès chez les lecteurs. Le « mauvais genre » s’est imposé, supplantant la littérature dite blanche.
Le livre a toujours occupé une place centrale dans la construction des hommes, en leur offrant la possibilité de réfléchir à des problèmes avec distance et sérénité.
C’était, à l’origine, le rôle de la littérature générale.
C’est aujourd’hui celui des polars : nous donner à réfléchir, sous couvert d’histoires si prenantes que nous tournons les pages sans même nous en rendre compte. Le polar parle de la vie, de l’humain au centre de la société. Des difficultés, des pièges, des hérésies, des aberrations de ce monde moderne.
Sans doute les gens sont-ils plus angoissés, sans doute certains romans leur servent-ils d’exutoires…
Ce qui m’étonne pourtant, c’est la quasi schizophrénie de certain(e)s lect(rice)eurs, qui sont choqué(e)s par le mot « putain » sur une couverture, mais absolument pas par une scène de torture, de viol ou de tuerie.
Je crois que davantage que la noirceur et la violence, ce sont les faux-culs, les bienpensants et leur pensée unique qui font basculer notre monde. Je suis persuadé que là encore, les polars ont un rôle à jouer – ne serait-ce qu’en secouant de temps à autre le cocotier.

12 – Vos projets, votre actualité littéraire ?
Comme toujours, je mène plusieurs chantiers de front – ce qui me permet d’atténuer le syndrome de la page blanche, en passant de l’un à l’autre au gré de mes envies. Je travaille à la suite de Crotales (bien avancée, pour le scénario), à un projet de dystopie pour Actusf, j’ai découpé le quatrième épisode de la série des dragons (toujours pour Actusf), j’ai bien avancé un roman noir contemporain dont l’action se déroule au Mexique, j’ai en tête un roman historique qui donnera probablement naissance à une série et enfin un nouvel épisode des aventures de l’aliéniste.
Comme si cela manquait, j’ai dit « oui » à plusieurs projets de nouvelles, dont Anonym’us.
Les semaines à venir vont être studieuses.

13 – Le (s) mot(s) de la fin ?

Écrivez, si vous voulez.
Écrivez comme ça vous chante.
Lisez, beaucoup, lisez toujours.
Prenez soin de vous et des vôtres.
On se croisera ici ou là, la vie n’a pas fini de nous surprendre.


Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse

dimanche 11 février 2018

Nouvelle 19 : Mortelle Soirée


1

 – C’est quoi ce foutoir ? Oh non ! Pitié !
La femme se figea à l’entrée du salon, les bras ballants, son sac à main échouant sur son escarpin droit. Le spectacle était sinistre.
– Lucille ! appela-t-elle, surprise de n’entendre qu’un murmure émaner de sa bouche.
Elle se redressa et inspira profondément. Surtout ne pas flancher.
– Lucille ! répéta-t-elle, la voix plus assurée.
– Oui, maman.
Une frêle adolescente débarqua dans l’immense pièce, nue sous un tee-shirt Motörhead trois fois trop grand pour elle, une brosse à dents à la main. Ses longs cheveux filasse teints en noir accentuaient la pâleur de ses traits délicats. Elle s’arrêta à bonne distance de sa mère. Elle l’avait entendu rentrer mais se sentait peu disposée à l’affronter. La jeune fille savait qu’elle avait déconné. Et même plus que ça.
– Lucille ! Non ! souffla la mère, dévisageant sa fille, entre dégoût et abattement. Pas ça ! Pas encore !
Lucille baissa les yeux sur ses pantoufles préférées devenues bien trop petites, à l’effigie de la Reine des Neiges. La mère, suivant le regard de sa fille, fixa à son tour les chaussons roses et trouva le détail incongru. Leur présence jurait avec la scène apocalyptique qu’offrait le salon. Ou bien était-ce sa fille qui jurait dans le décor de sa vie ? Comme pour chasser cette idée gênante, la femme secoua ses jolies boucles blondes entourant un visage encore beau malgré les premiers ravages du dieu Botox.
– Lucille, c’est quoi ces cadavres ? Tu m’avais promis !
Le mutisme de sa fille agaça la femme qui s’écria :
– Mais regarde-moi ça ! Et mon tapis d’Orient ! Il est tout poisseux !
Lucille, habituée aux préoccupations futiles de sa mère, trouva cependant saugrenu que la femme se soucie de son tapis en un moment si dramatique. Elle la vit contourner avec défiance un corps étendu sur le fameux tapis, et s’affaler sur le canapé en cuir couvert d’un plaid en boule. Mais à peine assise, la mère se redressa illico en poussant un hurlement. La boule en question n’était pas exactement formée par le plaid.
– Nom de Dieu ! Il y en a encore un là-dessous ! C’est qui celui-là ? s’écria-t-elle hystérique, découvrant soudain une touffe de cheveux bruns dépassant de la couverture.
Plus écœurée qu’effrayée, elle tâta du bout des doigts le corps qui resta inerte.
– Je sais pas, maman, on s’en fout.
– Ah ! Mais non ! J’ai le droit de connaître l’identité de celui qui agonise sur mon divan ! Et on ne s’en fout pas, comme tu dis ! Ce qui s’est passé ici cette nuit est grave… C’est très grave ! Tu nous avais promis de ne plus jamais recommencer. Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ?
– C’était la dernière fois, maman, je te promets…
– C’est la fois de trop, Lucille ! hoqueta sa mère, que le désespoir gagnait à nouveau. Et je les connais tes promesses ! Tu te rends compte qu’on a déménagé pour te mettre à l’abri, qu’on a tout quitté afin de te protéger de ton penchant pour… ça ! ajouta la femme en balayant la scène d’un revers de la main.
– Mais c’est pas moi qui ai cherché les complications, je te jure !
– Arrête ! N’oublie pas ce qu’a dit le docteur De Winter : tu dois apprendre à être responsable de tes actes ! Et je ne pense pas que tes nouveaux amis, certainement issus de bonnes familles, soient venus à ta boum pour finir… dans cet état !
– Mais c’est eux qui…
– Stop ! Tu es un vrai danger, ma fille ! Pour les autres comme pour toi-même ! Comment ton père et moi avons pu croire que te changer de ville et de lycée arrangerait les choses ? Des clous, oui ! J’en conclus que tu ne prends plus le traitement que ton psychiatre t’a prescrit ?
– Ça me rendait malade.
– Mais tu es malade, Lucille ! Et ta conduite nous rend tous malades ! Quand est-ce que tu te rendras compte que c’est grave ! C’est une atteinte physique irréversible, tu comprends ça ?
– Irréversible, faut pas exagérer, marmonna Lucille.
– Ah ! Mais c’est pas vrai ! cria la mère, exaspérée. Tu es aveugle ou tu le fais exprès ? Mais regarde-moi ce carnage ! Et je me retrouve complice de tes… passages à l’acte ! Je te rappelle que ton père, qui rentre ce soir, n’était pas au courant de cette boum !
– On dit plus boum, maman.
– Tu as raison ! Ce n’est pas une boum, c’est un cauchemar !
Puis sans préambule, elle ajouta froidement :
– Il faut que je me rafraîchisse le visage.
La mère quitta la pièce à grandes enjambées et se dirigea vers la salle de bain. Lucille tenta de la retenir :
– Non, maman, pas par là !
Trop tard. Elle entendit la femme pousser un cri :
– Ah ! Mais merde alors ! Y en a un aussi dans la baignoire !
C’était la première fois que Lucille entendait sa mère prononcer le mot « merde ». Elle était vraiment en pétard. Mais Lucille s’en fichait… sauf qu’elle n’aimait pas se faire hurler dessus après un réveil difficile.
– Mais vous étiez combien ? Je t’avais dit trois ou quatre copains, pas plus !
Lucille l’avait rejointe dans la pièce carrelée de marbre rose :
– Au moins ici, ce sera plus facile à nettoyer.
– Non, mais tu es inconsciente ou quoi ? Tu as vu l’état de ce pauvre garçon ? Et je ne te parle même pas de la baignoire ! Maintenant, réponds-moi ! Tu as invité combien de personnes à ta boum ?
– Juste quatre, maugréa Lucille, sans préciser qu’ils devaient bien être une dizaine au départ.
– Encore heureux ! Et on peut savoir où est le quatrième ? Dans le frigo, peut-être ? Pas dans le jardin, j’espère ! Oh ! Mon Dieu, les voisins ! s’exclama sa mère en se précipitant dans la cuisine high-tech dont la grande baie vitrée donnait sur le parc. Tu as pensé aux voisins ? répéta-t-elle. Je te rappelle que dans notre ancien quartier, ils avaient de sérieux doutes à ton sujet !
– On s’en fout des voisins.
– Non, on ne s’en fout pas justement ! Ton père est député, je te rappelle ! Il n’a pas besoin qu’on sache que sa fille est une…
Sa mère se retint de prononcer le mot qui condamnait sa fille.
– Une quoi ? De Winter t’a bien expliqué que j’étais juste en dépression, non ?
– Une dépression ! Elle est bien bonne, celle-là ! Il faut dire qu’on l’a payé assez cher pour qu’il établisse ce diagnostic ! Et pour qu’il la boucle ! C’est qu’il en connaît des gens haut placés, ce bon docteur !
Cette confrontation commençait sérieusement à ennuyer Lucille.
– On n’a pas été au jardin, on est resté au salon, assura-t-elle à sa mère.
Observant, anxieuse, son immense carré de verdure impeccable, la femme soupira puis s’assit sur une chaise en fer forgé noir, visiblement soulagée. Mais ses petits sourcils épilés se froncèrent à nouveau et elle reprit d’une voix chevrotante :
– Comment je vais expliquer ça à ton père ? Et aux parents de ces jeunes ?
– Tu sais bien que tu n’expliqueras rien du tout. Ce sera notre secret, comme d’habitude.
– C’est trop facile, Lucille…
– Ah oui ? Pour qui ? la coupa brutalement l’adolescente.
Silence. Lucille s’adoucit et s’asseyant à son tour, prit la main de sa mère. Il lui fallait l’amadouer ; elle avait besoin d’elle pour réparer les dégâts. Elle ne souhaitait pas être internée à nouveau par son gentil papa.
– On va tout effacer avant ce soir, et ce sera notre secret, reprit Lucille avec aplomb.
Sa mère fondit en larmes.
– Je n’en peux plus. C’est trop dur !
– Ça ne se reproduira plus. Je le dirai au docteur De Winter et il me trouvera un autre traitement. Et tout ira bien.
– Tout ira bien, répéta la mère machinalement…
Puis recouvrant ses esprits :
–… Non, tout n’ira pas bien ! Tu devais recommencer à zéro ici, te faire discrète, de faire de nouveaux amis ! C’est comme ça que tu t’intègres ? En transformant une gentille soirée en véritable champ de bataille ?
– Mais y a pas de témoins, maman.
– Et les intéressés ? Tu en fais quoi ?
– Eux, ils ne diront rien, répliqua Lucille sur un ton cynique. Par contre, il faut que je te dise un truc.
– Quoi encore ?
– Il y a quelqu’un là-haut. Et lui, il est bien réveillé… enfin, ça devrait pas tarder.
– Quoi, là-haut ? Dans… dans ta chambre ?
– Non, on n’est pas arrivé jusque-là. On s’est arrêté dans la tienne.
– Quoi ?
– Mais j’ai rien dégueulassé, je te jure ! Et y a pas de… cadavre dans ta chambre, comme tu dis.
– C’est censé me rassurer ? cria la mère, se levant et se dirigeant vers le hall. Qu’est-ce que tu fichais dans ma chambre avec ce garçon ?
– À ton avis ? lança Lucille, lui emboîtant le pas.
– Ah ! Je vois ! Tu ne perds pas le nord, toi ! Eh bien, on n’a plus qu’à régler ça en vitesse !


2


Quentin ouvrit un œil qui détailla une bande de papier peint aux arabesques noires, collé sur un pan de mur immaculé. Ultra-chic. Comme toute la déco assortie de cette chambre spacieuse variant les nuances de gris sur fond blanc. Mais où se trouvait-il ? Il ouvrit le deuxième œil, action qui déclencha automatiquement une migraine insupportable. Aïe. Ça y est, il remettait le contexte. La teuf organisée par la nouvelle. Il était dans la chambre de Lucille… Ou plutôt dans celle de ses parents, supposa-t-il d’après la taille XXL du lit et le décor propret. Sage. Tout le contraire de Lucille.
Cette fille, c’était de la bombe. À tout point de vue. Canon, souvent taciturne, parfois exubérante, et bonne ! Étrange aussi… mais bonne ! S’il ne se souvenait pas de tout, il se rappelait du moins le pied qu’il avait pris cette nuit. Un corps de rêve cachant un tempérament de feu. Une sacrée garce ! Ce n’était clairement pas sa première fois !
Des voix lui parvinrent du rez-de-chaussée. Les copains avaient déjà émergé ? Non, c’était des voix féminines… deux voix… Lucille n’avait invité que des mecs à sa petite sauterie… Et ça gueulait apparemment. C’est quoi tous ces cadavres ? Merde ! C’était peut-être la mère qui avait débarqué plus tôt que prévu… tout poisseux ! Tu m’avais promis ! D’après Lucille, sa génitrice ne devait rentrer que dans l’après-midi. Mais on y était peut-être déjà, pensa Quentin en cherchant son portable dans la poche de son jean qui traînait par terre. Effectivement, il était près de 15h. Un cri faillit lui faire lâcher son téléphone. La vache ! Ça bardait en bas ! Il tendit l’oreille… l’identité de celui qui agonise sur mon divan !... C’est très grave ! Quelle emmerdeuse ! se dit Quentin, tout en s’interrogeant sur l’identité du gars en question.
Il enfila ses fringues à la hâte et recoiffa tant bien que mal ses cheveux blonds mi-longs devant la coiffeuse patinée surplombée d’un miroir ovale. Il avait une sale tronche. Une petite ligne aurait remis tout ça en place, mais il avait laissé son matos en bas ; enfin, ce qu’il en restait. Pour les présentations, il improviserait. Sa gueule d’ange – malgré ses yeux de lapin injectés – plaisait généralement aux vieux, ainsi que le vocabulaire châtié qu’il maîtrisait quand l’occasion s’y prêtait : lors des stages dans la boîte de papa, dans les rallyes mondains organisés par les familles huppées du coin, ou avec les parents des bourgeoises qu’il avait sautées. Il savait comment les prendre, tous ces cons, et cachait bien le mauvais garçon qu’il était en réalité. Comme Lucille. Ca servait d’avoir reçu de l’éducation.
Quentin sortit de la chambre située au premier étage et perçut encore les mots vrais danger… traitement… psychiatre… irréversible… Il n’avait aucune idée de ce qui se déroulait en bas, mais une chose était certaine : il était tombé chez des barges ! Sur une barge ! Cette constatation ne le surprit pas outre mesure. Dès le premier jour au lycée, il s’était douté que Lucille n’était pas nette. Cette nana s’était pointée au bahut en plein milieu de l’année scolaire, débarquant de Paris à ce qu’on disait, avec un papa député qui n’avait rien à foutre dans leur patelin. Un patelin friqué, certes, mais relativement isolé comparé au 16e arrondissement que la famille avait quitté à la hâte. Ça, c’est Lucille qui le lui avait appris quand ils avaient sympathisé. Sur le moment, Quentin avait pensé à une embrouille politique, mais aucune info n’avait transpiré sur le Net. Le député était toujours en poste et se tapait à présent cent cinquante bornes pour exercer ses fonctions.
Alors quoi ? Alors, les mots que Quentin venait de surprendre lui indiquaient une toute autre piste : celle de la fille pas nette justement. Danger, psy, traitement… Lucille devait être atteinte d’une quelconque maladie mentale. Une dépression, peut-être ? Mais on ne déménage pas parce qu’on a une fille dépressive ; sans quoi, ce serait l’éternel exode dans les quartiers chics ! se dit ironiquement Quentin qui ne voyait jamais ses parents, trop occupés à gérer le patrimoine et à paraître en société.
Regarde-moi ce carnage ! continuait la mère… Quand je pense que je suis complice… Quentin, qui venait d’atteindre le palier, s’immobilisa. Le parquet avait craqué et la fin de la phrase lui avait échappé : de quoi la mère était-elle complice, et à quel carnage faisait-elle allusion ? Soit elle était de nature hystérique, soit il se passait quelque chose d’anormal dans cette maison que Quentin souhaitait quitter au plus vite, ne pensant déjà plus aux présentations avec belle-maman.
Il descendit donc les premières marches de l’escalier, le pas soudain précautionneux sans qu’il eût su expliquer pourquoi, mais un cri le stoppa net, suivi d’un : Y en a un aussi dans la baignoire ! C’est pas vrai ! Mais de quoi elle parlait, la vieille ? Ils n’avaient pas foutu tant le bazar que ça, la veille ; c’était même une soirée plutôt cool… Remarque, Lucille et lui étaient certainement montés bien avant la fin des festivités… Il ne se souvenait plus. C’est le problème, avec la coke. Sur le coup, ça rend alerte, mais mélangé à l’alcool, ça peut créer des amnésies. Malgré son jeune âge, Quentin en connaissait un rayon ! Certains potes se trouaient la chevelure à coup de fumette et autres trips ; lui se trouait la mémoire.
T’as vu l’état de ce pauvre garçon ? Et je te parle même pas de la baignoire ! J’espère qu’y en a pas au jardin ! Quentin sentit l’inquiétude le gagner. De quoi souffrait Lucille au juste ? Et de quoi était-elle capable ? Après leur baise endiablée, il s’était endormi comme une loque et à son réveil, la fille n’était plus là. Que s’était-il passé entre-temps ? Lucille ne se droguait même pas ! Il en aurait bientôt le cœur net, ne pouvant camper indéfiniment dans cette cage d’escalier. Sa migraine empirait sous l’effet du stress grandissant et il lui fallait une aspirine de toute urgence.
Il s’apprêtait à descendre, déterminé, lorsqu’il entendit un claquement de talons se rapprocher ainsi que la voix de la mère : T’as pensé aux voisins ? Je te rappelle que dans notre ancien quartier, ils avaient de sérieux doutes à ton sujet ! Et Lucille qui répondait : On s’en fout des voisins… Et l’autre rétorquant de plus belle : Non on s’en fout pas ! Ton père est député, je te rappelle ! Il n’a pas besoin qu’on sache que sa fille est une…
La phrase resta en suspens. Une quoi ? se demanda Quentin, à nouveau figé sur sa marche. Une folle ? Il devinait à présent que l’arrivée impromptue de cette famille dans leurs beaux quartiers était liée au comportement de Lucille.
Les deux femmes devaient se trouver dans la cuisine car leurs voix lui parvenaient plus distinctement bien qu’il ne saisît pas tout. Il ne pouvait gagner la sortie sans se faire remarquer, ni rester planté là. Et d’abord, pourquoi se cacher ? Cette situation devenait ridicule ! se dit le jeune homme, comme pour se donner du courage, tandis qu’un poids lui compressait insidieusement la poitrine. Il devait se calmer. Et écouter…
Visiblement, la mère craquait, tandis que la fille réclamait le secret, promettait de se faire soigner et rassurait sa mère : Mais y a pas de témoins, maman. De témoins de quoi, bon sang ! se demanda Quentin entre exaspération et panique, tout en se dandinant sur sa marche, pris d’une soudaine envie de pisser.
Et les intéressés ? Tu en fais quoi ? cracha la mère.
Eux, ils ne diront rien…
Quentin sentit ses jambes se dérober. La réplique de Lucille et plus encore le ton employé lui glacèrent les sangs. Un ton implacable où se mêlaient cynisme et détachement. Alors Quentin réalisa que les intéressés en question, ses potes, auraient dû se réveiller depuis longtemps au milieu de tous ces éclats de voix…
Sauf s’ils étaient déjà partis, mais non, puisque la mère en avait trouvé un dans la baignoire…
Alors peut-être qu’ils ne se réveillaient pas parce qu’ils étaient…
Merde ! C’était pas possible !
Il y a quelqu’un là-haut. Et lui, il est bien réveillé… enfin, ça ne devrait pas tarder. Il fallait qu’il se barre de là en vitesse ! Je te promets qu’il n’y a pas de… cadavre dans ta chambre… Les deux dingues allaient monter ! Il entendait leurs pas se rapprocher dangereusement ! Il était pris au piège. On n’a plus qu’à régler ça en vitesse ! assena la mère, aussi barge que sa fille.
Quentin se retrancha dans la chambre et s’enferma à clef. Il courut à la fenêtre dont il tira les rideaux. La chambre parentale donnait sur le jardin. Il tressaillit quand quelqu’un tourna la poignée de la porte. Il entendit Lucille assurer à sa mère qu’elle n’avait pas fermé à clef. Eh ! bien, je vais en chercher une autre ! s’exclama la femme, tandis que Lucille criait :
– Quentin ! Ouvre-moi, putain !
L’adolescent ouvrit fébrilement la fenêtre et regarda en bas : il ne devait pas y avoir plus de quatre mètres. Il atterrirait directement dans l’herbe tendre et pourrait s’enfuir, l’immense jardin qui tenait plus du parc étant ouvert sur l’extérieur, comme souvent dans ces lotissements sécurisés, avec enclos, barrière et gardien. Un zoo de luxe.
Lucille tambourinait à la porte, mais Quentin ne bougeait toujours pas. Le jeune homme peu sportif appréhendait le saut autant que la chute. Et pour la première fois de sa vie, il avait le vertige. Ce plan n’était peut-être pas une bonne idée.
Il se retourna vers la porte. Peut-être pourrait-il se précipiter sur celle-ci au moment où elle s’ouvrirait, déstabilisant les assaillantes pour ensuite dégringoler les escaliers et gagner la porte principale ? Il avait vu ça dans un film, avec Amaury, son grand frère qui vivait aux States aujourd’hui. Amaury avait bien fait de se tirer loin du marasme familial. Amaury était quelqu’un de bien, pas comme lui. Amaury avait tenté de le raisonner quand il avait appris que son petit frère touchait aux substances illicites. Mais ensuite, il était parti de la maison. Et Quentin s’était retrouvé seul. Avec ses parents. Tout seul.
La porte s’ouvrit soudain, et Quentin se retrouva face à Lucille et à sa mère qui lui lançait un regard assassin.
Alors Quentin sauta. Sauf que dans la panique, il se jeta, plus exactement. L’herbe se rapprocha à vitesse grand V, puis il entendit un craquement.
Maxime qui, enfin délivré des derniers effets de l’héro, émergeait de sa baignoire, vit son copain Quentin passer devant la fenêtre de la salle de bain et s’écraser sous ses yeux.
Le hurlement de terreur de Maxime réveilla en sursaut Charles et Louis, respectivement affalés sur le canapé et sur le tapis, au milieu d’innombrables cadavres de bouteilles, d’un reste de poudre et même d’une seringue.


ÉPILOGUE


Madame Gontrand reçut dignement la police sur le perron marbré de sa villa, ignorant les regards suspicieux et les mines agacées des voisins postés à leurs fenêtres, alertés par les sirènes de l’ambulance et des pompiers.
Devant le spectacle qu’offraient le salon en bataille et les yeux cernés des gosses junkies, des « p’tits cons » selon certains, des « pauvres mômes » selon d’autres, les policiers déduisirent rapidement la cause du drame. À la question : Que prenait votre copain ? Il leur fut répondu cocaïne. La drogue qui rend paranoïaque. C’est ce qu’expliqua l’un des agents à madame Gontrand.
L’enquête s’arrêta là, à peu de chose près. Quentin était mort sur le coup, la nuque rompue, après une mauvaise chute dans l’herbe tendre et la drogue dure.
Monsieur Gontrand, député, régulièrement en déplacement, apprit donc que sa femme avait laissé leur fille convalescente organiser une soirée festive en son absence. En effet, madame Gontrand avait trouvé à son nouveau club de tennis un jeune amant dont elle ne pouvait plus se passer. Monsieur le savait, mais il soutint néanmoins madame dans la terrible épreuve qui les attendait tous deux : les nouveaux voisins savaient pour leur fille.
Lucille, alcoolique depuis ses quinze ans, retourna en cure, au grand dam de ses parents qui lui avaient pourtant payé le meilleur suivi psychiatrique quelques mois auparavant. Ils avaient donc fait pour le mieux, en vain.




FIN

jeudi 8 février 2018

Une auteure sur la terrasse : Natacha Calestrémé

1- Votre premier manuscrit envoyé à un éditeur, 
racontez-nous ?


C'est une histoire incroyable. J'ai écrit "Le testament des abeilles" et je l'ai envoyé à Oliver Fribourg, aux éditions des Equateurs. Il me l'a pris et m'a signé un contrat puis il me l'a fait retravailler. La structure, le style, les dialogues. Après un an de travail, je pensais en avoir fini des corrections, il me dit "maintenant on s'attaque au romanesque". Je trouvais mon texte vraiment abouti et je n'étais pas d'accord. Nous avons décidé de rompre le contrat tout en restant en bon terme. Il m'avait tant appris. J'ai ensuite proposé mon manuscrit à Caroline Lépée chez XO. Elle me dit "l'histoire et le personnage sont formidables, mais il manque du… romanesque". Oups. Pour m'expliquer en quoi ça consiste, elle prend un exemple. "Dans la saga Millénium, on sait la manière dont va réagir le héros avant qu'il n'agisse parce qu'on le connaît si bien, ses qualités mais surtout ses défauts et ses manies… qu'on le voit venir. C'est son background, ce qui fait que ton roman n'est pas juste un thriller avec d'incroyables fausses pistes. C'est aussi un héros qui a eu une enfance et une adolescence avant de devenir adulte, même si on n'en parle pas dans le texte". Ça a fait tilt. J'ai tout repris et le mystère autour de la mort du père du héros s'est imposée toute seule. Caroline ne pouvait pas prendre mon manuscrit parce qu'elle quittait son poste pour monter sa société. J'ai donc envoyé mon manuscrit 18 mois après le premier jet, à sept éditeurs différents. Deux m'ont tout de suite dit oui, j'attendais qu'une maison importante me le prenne. Puis je suis allée voir un guérisseur que je connais bien à cause d'un mal au dos. Il me demande "Tu en es où de ton livre". Je lui explique que j'attends des réponse. "L'as tu envoyé à Albin Michel?". Non. "Fait le, ils vont te le prendre". Je l'ai écouté et cinq jours plus tard, le patron d'Albin Michel m'appelait pour signer un contrat. "C'est un grand polar, on ne touche pas une ligne". Ouf ! Je suis journaliste et j'ai toujours écrit, mais un roman ne s'improvise pas. Je devais me remettre en question et ce temps là était nécessaire à mon apprentissage. Aujourd'hui, je dirige une collection chez un éditeur et j'apprends aux autres à écrire…


2- Ecrire… Quelles sont vos exigences vis à vis de votre écriture ?


Je m'adapte assez bien aux personnes qui m'entourent et à l'urgence de mes autres activités, l'écriture d'articles ou la réalisation de documentaires, car je suis journaliste et réalisatrice par ailleurs. Mon rythme idéal pour l'écriture d'un roman, sans famille ni contrainte : 9h-14h écriture non stop. 14h-16h déjeuner puis promenade en nature. 16h-21h écriture. 21h-23h dîner + documentaire de type "faîtes entrer l'accuser", je suis fan. 23h-1h du matin, écriture. Puis dodo. Avec ce rythme, je ne me fatigue pas… mais je peux rarement le mettre en place.


3- Ecrire… Avec ou sans péridurale ?

Sans péridurale. Je me sens guidée, accompagnée par l'invisible, c'est réconfortant et parfois drôle. Je suis petite fille de guérisseur, le surnaturel est présent dans ma vie et dans mes romans.


4- Ecrire… Des rituels, des petites manies ?


Je commence chaque journée d'écriture en allumant une bougie pour les êtres invisibles qui m'accompagnent (dont mes personnages) et je brûle de l'encens pour purifier mes pensées. J'éteins la bougie en fin de journée en remerciant l'univers et les nombreux êtres chers que j'ai perdu en leur envoyant de belles pensées.


5- Ecrire… Nouvelles, romans, deux facettes d’un même art. Qu’est-ce qui vous plait dans chacune d’elles ?


J'ai écrit une nouvelle pour le journal Libération et faire tenir une histoire en si peu d'espace est une sacrée gageure. C'est moins évident qu'un roman, je trouve, pour que ce soit réussi.


6- Votre premier lecteur ?

Mon mari qui est également écrivain et journaliste. Il ne me fait pas de cadeaux mais il me critique avec bienveillance. J'ai beaucoup de chance. Ses remarques sont toujours très justes.


7- Lire… Peut-on écrire sans lire ?


Je lis beaucoup et un peu moins quand j'écris. Dans ce cas, ce ne sont que quelques pages avant de m'endormir.

8- Lire… Votre (vos) muse(s) littéraire(s) ?

Je suis fan de Romain Gary, Alexandre Dumas ou Tolstoï. Côté contemporains, j'ai récemment découvert Sandrine Colette qui m'a emballée par son écriture. En polar/thriller, j'aime les personnages improbables de Fred Vargas, les intrigues de Michaël Connely, les retournements de situation de Michel Bussi, l'univers d'Arnaldur Indriadson et l'aspect psychologique de Paul Cleave.


9- Soudain, plus d’inspiration, d’envie d’écrire ! Y pensez-vous ? Ça vous est arrivé ! Ça vous inquiète ? Que feriez-vous ?

J'ai toujours un roman d'avance dans ma tête, qui murit et se développe au fil de mes recherches, tandis que j'en écris un autre. Les choses se font automatiquement. Voici comment je travaille. Une idée vient, je mène des recherches parfois pendant plusieurs années, je constitue le plan, le découpage des chapitres et des fausses pistes et quand tout est prêt, je commence l'écriture. A ce moment, précisément, je n'ai plus besoin de réfléchir au livre que j'écris puisque toute la trame est notée. Systématiquement, c'est là qu'une nouvelle idée fait jour. Je partage alors mon temps entre l'écriture du roman et les recherches pour le suivant.


10- Pourquoi avoir accepté de participer au Trophée Anonym'us ?


J'aime beaucoup l'idée d'être jugée sur son écriture sans influencer le lecteur par son nom. Ecrire une nouvelle, c'est toujours un sacré challenge pour moi.


11- Voyez-vous un lien entre la noirceur, la violence de nos sociétés et du monde en général, et le goût, toujours plus prononcé des lecteurs pour le polar, ce genre littéraire étant en tête des ventes?


Je pense que les personnes apprécient le polar parce qu'elles aiment le suspens et se faire peur. Mais pas gratuitement. Je crois que le gore est en train de passer de mode, peut-être à cause de trop de noirceurs de notre société justement. D'ailleurs, les lectrices, bien plus nombreuses que les lecteurs apprécient de plus en plus les auteurs qui proposent des livres à suspens mais sans crime et dont les héros montrent la manière d'être heureux, de dépasser les épreuves ou d'aller mieux.


12- Vos projets, votre actualité littéraire ?


Après "Le testament des abeilles", "Le voile des apparences" et "Les racines du sang", je viens de finir d'écrire le 4ème opus, toujours avec le même héros, aux éditions Albin Michel. Chaque roman aborde un thème fort et celui-ci traite de l'emprise, du harcèlement conjugal et le moyen de s'en sortir. Il sera édité au printemps 2018.


13- Le (s) mot(s) de la fin ?


Chacun de mes livres a une mission qui lui est propre. J'aime partager dans une intrigue ce qui m'a fait grandir ou ce que j'ai appris pour relever la tête des épreuves. Ecrire cette nouvelle pour Anonym'us est très enthousiasmant. J'ai hâte de m'y mettre. L'histoire est en construction. Merci à vous de m'y avoir invité.


Interview réalisé en collaboration avec le blog Lila sur sa terrasse



dimanche 4 février 2018

Nouvelle 18 : Violence ordinaire


La chambre est plongée dans l’obscurité depuis une demi-heure à peine, mais je sais déjà que je vais être incapable de sombrer dans le sommeil, malgré la fatigue qui envahit la moindre cellule de mon corps. Lui dort sereinement, paisiblement, à côté de moi, tourné vers l’extérieur du lit. Il m’offre son dos, qui va et vient avec une régularité tranquille que je ne peux qu’envier, jalouser.
La colère s’insinue en moi, quand bien même je sais qu’elle ne m’aidera pas à m’endormir, au contraire. C’est tellement facile, pour lui. Il lui suffit d’éteindre la lumière, de fermer les yeux, pour aussitôt tomber dans les bras de Morphée. Pendant que je suis condamnée à me retourner, à ressasser, encore et encore, jusqu’à avoir envie de hurler et de jeter mon oreiller à travers la pièce.
Comment tout a pu basculer en quelques années à peine ? Aurais-je pu prévoir, anticiper le chemin que notre couple prendrait ? Est-ce que si j’avais su, je me serais enfuie à toutes jambes le soir où il m’a enfin embrassée, après des semaines de doutes et d’impatience, ce fameux soir d’automne où il a posé ses lèvres contre les miennes alors que je désespérais qu’il ose faire le premier pas ? Ou aurais-je malgré tout sauté à pieds joints dans toute cette histoire, notre histoire, en espérant changer le cours des choses ?

Je voudrais me lever mais je n’ose pas. Descendre au salon, m’abrutir devant la télé, m’endormir peut-être dans le canapé, blottie dans un plaid qui ne parviendra pas à me réchauffer. Mais je sais ce qui se produira s’il se réveille au moment où je passe à côté de lui. Ou pire, s’il s’aperçoit que mon côté de lit est vide. Il me rejoindra, les yeux bouffis de sommeil, et, d’une voix pâteuse, me demandera ce que je fais là, pourquoi je ne suis pas dans la chambre. Je n’arrivais pas à dormir, c’est tout. Il soupirera, sourira d’un air mauvais. C’est ma faute, c’est ça ? Je sais exactement ce qui se passera. Le ton qui montera. Son agacement qui se muera en autre chose que je n’ai pas le courage d’affronter.
Impuissante, je me force à fermer les paupières, à compter lentement pour éviter de laisser mes pensées vagabonder là où ça fait mal. Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment j’ai pu en arriver là, après avoir eu sous le nez toute mon enfance l’exemple de ma mère ?
Certains matins, alors qu’elle me versait d’une main tremblante du lait chaud dans mon bol, elle tenait à peine debout. J’avais l’impression qu’il m’aurait suffi de souffler un peu dans sa direction pour qu’elle se retrouve plaquée contre le mur. Son air absent, son sourire triste, vaincu. Ce n’est rien, ma chérie. Ne t’inquiète pas, papa ne voulait pas... Ce n’est pas sa faute… Maman va prendre un café, et tout ira mieux après.
Tout ira mieux après. Et à présent, c’est moi qui suis devenue la frêle épouse. Comment ai-je pu reproduire le schéma que j’ai eu sous les yeux depuis ma naissance alors que je n’avais qu’un seul objectif ; m’en éloigner à tout prix ? Comment est-il possible que désormais, ce soit moi qui peine à esquisser un sourire chagrin à mes enfants quand je les contemple, attablés devant leur petit-déjeuner ? Comment, à trente ans d’intervalle, puis-je me retrouver à prononcer les mêmes phrases absurdes que ma mère, en espérant naïvement qu’elles puissent leur paraître réconfortantes ?
Je regarde mon visage dans le miroir, le matin, et je n’y vois plus que des ombres. Saillantes, grandissantes jour après jour. Bien sûr, je les camoufle, je les dissimule du mieux que je peux sous le maquillage couleur chair, et je me convaincs qu’elles passent presque inaperçues. Que les autres n’y voient que du feu. Que de toute façon, ce n’est pas si flagrant, que je ne suis sans doute pas la seule à endurer ça, que le miroir se trompe et exagère la réalité. Que rien ne vaut un peu d’anticernes et de blush rosé pour avoir bonne mine, pour paraître vivante. Pour me fondre dans la masse et surtout n’éveiller la curiosité de personne.

Les minutes s’égrènent, implacables, sur l’écran de mon réveil. Les chiffres lumineux me narguent, comme s’ils savaient que cette nuit encore, c’est eux qui gagneront, qui m’écraseront lorsque l’aube s’immiscera à travers les rideaux de la chambre. Plus ils défilent, plus je sens la tristesse et la colère se frayer un chemin jusqu’à mon cœur. Il dort et c’en est insupportable. Injuste. Dégueulasse.
Combien de femmes vivent la même chose que moi ? Combien subissent en silence, se taisent ? Combien ferment les yeux, se bouchent les oreilles dans l’espoir que ce sera suffisant, tolérable ? Parce que bien sûr, il s’en veut. Il regrette, il se sent coupable, après. Il voudrait se rattraper, se faire pardonner ; il m’offre des fleurs, des chocolats, des baisers. M’inonde de tendresse et de cadeaux. Il promet, évidemment. De faire des efforts, de ne pas recommencer, de se maîtriser.
Paroles et paroles et paroles, comme dit la chanson.
Combien comme moi ont envie d’y croire, à chaque fois ? Se dire que leur couple ne se résume pas à ça, qu’il y a autre chose, de plus beau, de plus fort. Que ce serait ridicule de laisser ça les séparer. Que l’amour et l’affection peuvent et doivent l’emporter. Qu’on ne peut pas envoyer valser un mariage, une vie de famille pour si peu ; qu’un couple, ça exige des efforts, des sacrifices, de l’abnégation, du courage. Qu’on ne détale pas à toutes jambes au moindre vacillement, sous peine de passer pour la traître, la harpie, la méchante.
Et qui dit qu’il renoncerait aussi facilement à moi, de toute façon ? Qui dit qu’il comprendrait que ma souffrance est telle que je songe à le quitter, que je rêve d’être seule ? Qui dit qu’il ne se jetterait pas à mes pieds pour me supplier de lui accorder une nouvelle chance, pour me promettre de changer ?

De plus en plus souvent, j’ai l’impression de me noyer. La nuit, quand il est endormi à côté de moi. Quand je reste allongée, à ruminer, à ressasser sans fin. Dans ces quelques heures obscures où j’ai le sentiment que la terre entière a trouvé le sommeil et a arrêté de tourner, la terre entière sauf moi, tout me paraît brusquement si insoutenable que je dois parfois me mordre le poing pour contenir mon envie de hurler de rage. Ma mâchoire se referme sur la partie charnue de la paume de ma main et je serre jusqu’à ce que la douleur me fasse oublier, quelques instants seulement, mon désespoir. Alors mon souffle s’apaise peu à peu, et je me prends à imaginer comment ce serait d’en finir.
À côté de la fenêtre, je contemple la grande vitrine en verre qu’il a récupérée à la mort de ses parents. Quatre étages remplis de presse-papiers de toutes les formes et de toutes les couleurs, la précieuse collection de sa défunte mère dont il n’a jamais voulu se débarrasser et qui trône désormais dans notre chambre. Je m’imagine me lever, ouvrir sans un bruit la porte vitrée, choisir le presse-papier idéal sur l’étage inférieur ; un gros cube en verre transparent avec des fleurs séchées rose vif à l’intérieur. Je suis incapable de me rappeler de quelles fleurs il s’agit, j’ai le nom sur le bout des lèvres, mais impossible de le retrouver. C’est le plus lourd de toute la collection ; je le sais parce qu’une nuit, je les ai tous soupesés un à un. Il me suffirait de prendre ce cube, de sentir mon bras lesté de ce poids, de ces arêtes tranchantes. De m’approcher de lui. De lever le presse-papier le plus haut possible, peut-être en l’agrippant à deux mains, d’ailleurs. Et puis de le fracasser de toutes mes forces sur ce crâne injustement empli de rêves. De m’y reprendre à plusieurs fois, pour être sûre. Jusqu’à ce que le bruit sourd devienne spongieux, jusqu’à ce que des traînées rouge sombre viennent colorer ses cheveux châtains, jusqu’à ce que je sois certaine de ne plus entendre une autre respiration que la mienne.
Jusqu’à ce que le silence se fasse, enfin.
Cette scène, je me la suis représentée des dizaines de fois. D’abord malgré moi, le cœur au bord des lèvres, effrayée d’oser penser à de telles horreurs. Puis un peu plus sereinement, comme un enfant qui visualiserait des moutons en train de sauter au-dessus d’une barrière pour trouver le sommeil. Parce que je suis bien obligée de me rendre à l’évidence : une fois que je m’imagine reposer le cube ensanglanté sur la table de chevet puis reprendre mon souffle en contemplant les draps imbibés, je me sens tellement plus légère que je finis toujours par sombrer pour ne me réveiller qu’au petit matin.
Les pétales des trois fleurs fuchsia semblent osciller très légèrement, même s’ils sont prisonniers de leur cercueil de verre. J’ai retrouvé le nom, il surgit comme une ampoule qui s’éclairerait tout à coup au-dessus de ma tête. Des immortelles. Trois immortelles à jamais figées dans un cube. Comme c’est ironique.

Bien sûr, j’ai cru que ça s’arrangerait au fil du temps. Que ce n’était pas si important que ça. Parce qu’au début, c’était accidentel. Exceptionnel. Involontaire, toujours. J’étais indulgente. Il est sous pression ; au boulot, c’est loin d’être évident, en ce moment. À l’époque, j’étais capable de relativiser. Il traîne une crève depuis des semaines, ce n’est pas facile pour lui non plus. Tout est venu si insidieusement, si progressivement, si normalement, dans un sens. Les périodes de répit, d’accalmie me donnaient le sentiment que c’est moi qui exagérais, qui faisait tout un drame de pas grand-chose. Parce que l’espoir s’insinuait en moi, prompt à balayer tout le reste. Ça n’arrivera plus, il va se contenir, on va s’en sortir.
Et puis ces phases ont été de plus en plus courtes. Jusqu’à ce qu’un jour, je réalise qu’elles n’existaient plus. Ou alors lorsqu’il n’était pas là, bien sûr.

J’ai comme un trou au creux des côtes, mon sang bat furieusement à mes tempes. Je n’en peux plus de cette honte qui dégouline le long de mes vertèbres en permanence. Cette image de petit couple parfait, qui respire le bonheur et qu’on envie. Qui n’a rien à voir avec la réalité, avec notre quotidien miné par sa faute. Tu as une chance inouïe d’être tombée sur un homme comme lui ! Mes amies minaudent, susurrent à son approche. Forcément, puisqu’elles ignorent tout. Puisque je suis incapable de me confier tant j’ai peur que leur façon de me voir change brutalement. Que penseraient-elles, si elles savaient ? Elles auraient pitié. Elles diraient que tout est ma faute, que c’est moi qui ai laissé traîner les choses, moi qui ai laissé ça se produire au sein de mon couple. Elles échangeraient des regards compatissants, gênés. Elles éclateraient de rire en pensant que je plaisante.
Ou pire, elles ne me croiraient pas.
J’enfouis ma tête dans mon oreiller en réprimant l’envie de le mordre de rage. Le seul à qui j’avais osé en parler, un jour où j’étais à bout de forces, c’était le médecin. Je revois encore sa façon de secouer la tête, comme s’il regrettait que j’aie ouvert la bouche, comme si j’avais proféré une terrible calomnie. Son air soudain embarrassé, son regard fuyant. Il n’y a rien à faire pour le soigner ? Il avait émis un petit rire sans même desceller les lèvres, et le son était resté coincé dans sa gorge, bien au chaud. Je n’ai aucun miracle à vous proposer, vous vous en doutez… Il m’avait fait comprendre qu’il n’était pas le mieux placé pour que je m’épanche ainsi et j’avais baissé la tête, humiliée. Vous ne croyez pas que vous dramatisez un peu ? Après tout, votre mari ne fait que... J’étais sortie du cabinet sans le laisser finir sa phrase, atterrée.
Jamais plus je n’en avais reparlé à qui que ce soit.

Cette nuit, c’est intenable. Pourtant c’est la même nuit que toutes les autres, ni meilleure, ni pire. Mais entendre sa respiration lancinante me rend folle. Je voudrais le secouer pour que lui aussi sache ce que c’est de ne pas pouvoir dormir, de ne pas pouvoir récupérer. Je voudrais l’attraper par l’épaule et le retourner sur le dos. Le frapper, l’étrangler, serrer fort, encore et encore, jusqu’à ce qu’enfin tout devienne silencieux. Voir son regard hébété, incapable de comprendre ce qui lui arrive. L’étouffer avec ses fleurs à la con et ses chocolats trop sucrés, lui enfoncer au fond de la gorge jusqu’à ce que plus aucun son n’en sorte.
Cette nuit, je crois que j’en serais capable. Je crois que j’en suis capable. Mes mains tremblent de hargne, soudain, c’est comme si tout mon corps était parcouru d’une rage électrique. Il est là, paisible, sur le dos. Son torse se soulève avec la régularité d’un métronome, sa bouche est entrouverte comme celle d’un bébé insouciant. Je pourrais prendre mon oreiller et lui écraser sur la tête, m’asseoir de tout mon poids sur lui et sentir ses bras qui s’agitent en vain comme les pattes d’un vulgaire scarabée coincé sur le dos. Malgré l’épuisement, malgré la peur, j’en aurais la force.
J’en ai la force. Et puis, j’ai l’avantage de la surprise.
Avec l’énergie du désespoir, je plaque l’oreiller en plumes contre son visage. Au bout de quelques instants, ses mains tentent de m’agripper, de me griffer, mais je ne cède pas, je lutte pour ma propre survie, je suis lucide comme jamais. C’est ce soir qu’on en finit, ce soir que tout s’achève enfin. Ce sera lui ou moi et il est hors de question que je ne triomphe pas. Mes forces sont décuplées, mon cerveau anesthésié. Au bout de ce qui me paraît être une éternité, il commence à lâcher prise, je sens ses gestes qui deviennent plus flous, plus mous, ses muscles qui se relâchent, qui abandonnent.
Même lorsqu’il ne bouge plus du tout, je demeure cramponnée à l’oreiller, appuyée de tout mon poids, crispée sans oser y croire. Je reste immobile, tendue comme un arc pendant longtemps, angoissée à l’idée de me laisser tomber sur mon côté du lit et de le voir se redresser aussitôt, comme un diable à ressort.

Quand les premières lueurs du jour commencent à filtrer à travers le volet de la chambre, je sors de ma léthargie et prends conscience du silence qui règne dans la pièce.
Un silence épais, cotonneux, lourd. Seulement troublé par les battements apaisés de mon cœur.
Cette nuit, je n’aurais pas eu à sortir, de guerre lasse, une paire de boules Quiès de ma table de chevet pour les enfoncer rageusement dans mes oreilles. Je n’aurais pas eu à supporter ces vrombissements assourdis, à prier pour que mon mari s’étouffe et arrête de me tuer à petit feu.
Dans quelques heures, il ne s’étirera pas en s’exclamant qu’il a dormi comme un loir, il ne bâillera pas en me demandant si j’ai passé une bonne nuit, il ne soupirera pas quand je lui rétorquerai que comme d’habitude je n’ai pas pu fermer l’œil à cause de lui, il n’aura pas à s’excuser d’un air contrit et agacé à la fois. Il n’aura pas à protester, à s’expliquer, qu’est-ce que tu veux que j’y fasse, ce n’est pas comme si je le faisais exprès...

Les ronflements ont cessé.
Enfin.
Vous ne croyez pas que vous dramatisez un peu ? Après tout, votre mari ne fait que ronfler, ce n’est pas comme s’il vous violentait à longueur de journée, m’avait assené le médecin en souriant comme on sourit à un enfant trop turbulent.
Mon mari ne fait que ronfler.


Ne faisait que ronfler.